Les arguments de Serge Latouche, que l’on soit d’accord ou pas avec lui, ont un intérêt particulier, et je dirais même un grand mérite, dans la mesure où ils nous poussent à réfléchir au concept de croissance ainsi qu’à sa mesure et à notre conception du progrès. Il nous invite également à chercher à aller plus loin dans la définition d’un projet de société plus raisonnable en termes d’utilisation des ressources naturelles et plus qualitatif. J’avoue que la lecture de « Le Pari de la Décroissance » (Fayard, 2006) a réellement stimulé ma réflexion et mon esprit, même si je n’adhère pas à toutes les analyses et prescriptions. Voir aussi le site internet sur la décroissance.
Le premier grand mérite de Latouche est qu’il remet en cause le concept de la croissance comme seule mesure du progrès des sociétés. Tous nos candidats à la présidentielle, aussi bien cette année que lors des éditons précédentes, ont étalé leurs mesures de relance de la croissance, n’importe quel gouvernement sera jugé sur ses performances en terme de croissance, les médias nous ressassent que la croissance française est bien terne, notamment comparée à celle de l’Allemagne, etc… Et ceci est en partie bien légitime puisque la croissance est supposée créer des emplois, question sur laquelle je reviendrai plus tard. En 1990, le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) a développé l’indicateur de développement humain (IDH) en intégrant au PIB par habitant, des indicateurs d’éducation et de santé, afin d’obtenir un mesure plus juste du développement humain. Il s’agissait d’un vrai aveu de faiblesse du PIB par habitant comme seule mesure du progrès. Cette initiative suggère les limites d’une mesure partielle du progrès, a ouvert la voie à la discussion et a appelé à la créativité pour que des indicateurs plus précis soient développés. Malheureusement, depuis 1990, nous continuons à parler de croissance et assez peu de développement humain. Les économistes continuent à préférer la variable croissance dans leurs études, et aucune autre tentative pour perfectionner l’IDH n’a été entreprise. Aujourd’hui, nous sommes donc toujours aussi démunis et biaisés dans la mesure de notre progrès collectif. Et ceci a malheureusement des conséquences non négligeables sur les politiques publiques.
Le second mérite de Latouche (et le plus grand selon moi) est qu’il nous invite à réfléchir à ce que signifie la croissance, à segmenter ses composantes pour mieux l’interpréter. De quoi est faite cette croissance ? Chaque composante a-t-elle le même impact sur la société ? Pour simplifier, il nous explique que, aussi bien la destruction de forêts que le recyclage du papier (par exemple) sont des activités comptabilisées au même titre dans les chiffres annuels de croissance. En effet, les deux activités génèrent une valeur ajoutée en soi (mais aussi des emplois). Mais nous savons parfaitement qu’une d’elle est facteur de bien-être social tandis que l’autre est destructrice et préjudiciable à long terme. Donc 2% ou 3% ou 4% de croissance peuvent être le produit aussi bien du recyclage que de destruction et d’externalités négatives. Je pourrais citer de nombreux autres exemples. Prudence donc quand on parle de croissance, regardons de plus près de quoi il s’agit en termes de bien-être social. Par exemple, je suis tout à fait favorable à une croissance qui repose sur la croissance des connaissances, des énergies renouvelables, des services, etc… mais je ne peux que m’opposer à une croissance basée sur la production excessive et non soutenable de biens, sur l’exploitation croissante de sources non renouvelables d’énergie, etc…
Il suffit de l’exemple du yogourt et de penser à cette phrase : « La croissance ne peut être infinie dans un monde fini », pour comprendre que le développement d’autres indicateurs et d’un autre imaginaire, c’est-à-dire un autre projet de société, sont nécessaires. Des pistes de réflexion sont également lancées sur les possibles solutions…. à regarder et écouter au moins deux fois tant les concepts et leur articulation diffèrent de ce que l’on a l’habitude d’entendre.